Curieusement, la plupart se réclamait de Piaf, Brel, Brassens, Ferré. A lire Anne-Marie Paquotte, dans Télérama, les petits nouveaux étaient vraiment sortis de leur lignée directe. Pour ne pas mourir idiot, j’achetais régulièrement les CD de ces chanteurs en vogue et, pour la énième fois, j’observais, décortiquais, analysais. C’est pas compliqué, du texte, il y en avait en pagaille mais alors, d’une cucuterie, à croire que tous sortaient de la même école. La nouvelle star par ci , le disque d’or par là, deux Olympia pour l’un, un p’tit Zénith pour l’autre et, trois tonnes de crème à reluire dans les émissions dites culturelles de la télé. Notre « Chichi » trouva ça tellement chouette, qu’il en invita les « L5 » pour un Noël de l’Elysée. Deux solutions : ou il avait déjà son sonotone, ou il aimait vraiment ça ! Lorsque que j’ai entendu Jean-Pierre Darmon et Elie Semoun chanter, là, je me suis dit qu’il ne manquait plus que Jeanne Balibar. Deux métros de retard… elle venait tout juste de sortir son album. Remarquez, Jean-Paul II, avait bien fait le sien, pourquoi pas elle ?
Pourquoi pas moi ? J’étais loin d’avoir les moyens de me payer des musiciens, un arrangeur, une promo. Je restais donc modeste : une journée d’enregistrement pour une maquette de quatorze titres avec ma guitare. Le monde de la chanson, je le connaissais, uniquement, par ce que voulaient bien nous en dire les médias. Je pense qu’un jour, je pourrai, peut-être, réaliser une exposition à partir de tous mes avis de recommandés. Mais oui, c’est vrai… pourquoi pas moi ? Beaubourg a bien ouvert ses portes à Sophie Calle pour qu’elle y exhibe son lit, ses billets de trains, tickets de resto etc…
Il y eut même une maison de disques, Columbia, label de Sony Music, qui data sa lettre de refus du 8 octobre… alors que mon courrier était parti le 15 du même mois ! Fallait le faire, non ? Pas découragé, je refis une seconde maquette, avec quatorze titres différents de la première mais, cette fois, enregistrée à Rouen, chez Jean-Paul, mon ingénieur du son fétiche. Rebelote et dix de der ! A se les broyer menu, menu. C’était clair, personne sur terre ne voulait de mes chansons. Même dans les tremplins, ils n’en voulaient pas. De plus, il fallait payer pour s’ inscrire, la ruine ! Troisième tentative
159
Julien vint renforcer à grand coup de guitare électrique, classique et percussions, une troisième maquette de studio. Idem ! Pourtant, je vous jure qu’ Annick ne chômait pas pour trouver les adresses, passer des coups de fils, écrire et envoyer les courriers. Quatrième tentative : l’ordinateur. Acheté au mois de février, en septembre de la même année, j’étais fin prêt pour le montage vidéo. Je n’avais jamais foutu les doigts de ma vie sur un clavier. De toutes façons, c’était lui ou moi ! Il céda le premier. Je maîtrisai la bête, à la vitesse de mes records du monde d’apprentissage de la guitare et lui fis cracher un press-book soigné quatre couleurs, un montage CD vidéo et DVD. Si vous attendez la bonne fin qui fait pleurer de joie, comme au cinéma… vous avez perdu ! Pas plus que mes musiques en solo, des Francofolies de Jean-Louis Foulquier à la plus petite salle de Paris, le désert de Gobie ! Boîte aux lettres vide et téléphone désespérément muet. Un mercredi, en fin de matinée, Annick et moi, rentrions du marché. Etait prévue,au menu, une dorade au four accompagnée d’un petit blanc sec aligoté, extra ! Sur notre répondeur le message du siècle : « oui, bonjour, je suis E…L du « Sentier des Halles », je vous appelais car j’ai reçu un disque de P.P qui nous a plutôt intéressé, j’aurais voulu en discuter, pourriez- vous me contacter etc… ». Je ne vous dis pas le branle-bas de combat dans la maison. La communication établie me calma tout de suite. En fait de future programmation, la nana voulait me louer sa salle de cent vingt places pour… la modique somme de sept cents euros TTC, ben voyons ! Pour ce prix là, outre la salle, elle fournissait l’ingénieur du son, l’éclairagiste, la gestion de la billetterie, l’assurance d’un public où se joindraient des pro du spectacle. L’erreur, pour elle, fut de dire que les concerts ne marchant pas comme avant, pour éviter de mettre la clé sous la porte, ils en étaient arrivés à louer… mais pas à n’importe qui, tout de même. Pas conne la fille, elle s’était sans doute imaginée, vu la chouette de qualité du dossier, que je devais être plein aux as. Mentalité parisienne oblige , elle avait du se dire avec son équipe : « pourquoi pas faire du fric avec ces peigne-culs de provinciaux on leur ferait gober n’importe quoi ? » Extrêmement contrariés, deux jours plus tard nous retrouvâmes, dans le four, la dorade raide biturée au blanc sec.
Ma vie n’a été qu’un seul cri et, peu l’ont entendu. Il n’a même pas été foutu de faire la moindre rayure sur la vitrine des apparences de notre société. Finie l’époque où Dylan et Joan Baez, avec leur simple gratte, déplaçaient dans les stades, des foules immenses, en dénonçant l’injustice envers les noirs et en criant leur désespoir pour la condamnation à mort de Sacco et Vanzetti. Boris Vian, avec son « Déserteur », pourrait toujours aller se faire rhabiller. Aujourd’hui, personne ne lui donnerait la possibilité de chanter sa « lettre au Président ». Pas plus que l’on ne « permettrait » des Ferré, Brel, Brassens. Tout comme moi, ils passeraient par le tri vertical des maisons de disques ( jeu bien simple, consistant à mettre directement à la poubelle des piles d’albums ou de maquettes, sans les avoir écoutées ). Notre société connaît, depuis longtemps, les pratiques ordurières véreuses, et pourries jusqu’à l’os de tous ceux qui font de la culture un vulgaire marché à bestiaux pour des non moins bestiaux de consommateurs. L’homme est-il redevenu une bête tout juste bonne à boire l’apéro et à s’empiffrer des merdes de supermarché devant la « Star Ac » et le complet veston à deux milles euros des présentateurs de télé ? L’empire du rêve américain n’est plus très loin, les nouveaux jeux du cirque sont déjà là.