- Chapître I " Troisième dimension " -

Il n’y a pas d’autre expression : je m’ennuyais à mourir… et je n’étais pas le seul ! Tout comme moi, chacun à leur façon, Lazlo, Alphonse et Lili avaient bien du mal à faire le deuil de l’affaire de Ker Ascoat. J’avais écrit son authentique cheminement, sous le titre : «  Le revolver de l’île à Poule », second ouvrage après «  L’agenda de Port Béni ». Vu l’énorme succès de ce dernier, mon éditeur continuait de se frotter les mains : pas moins de trois cents milles exemplaires, vendus dès la sortie du deuxième ! Je puis vous assurer, pourtant, que rien ne m’avait prédisposé à devenir un écrivain et encore moins… de série noire, si ce n’est un bien étrange concours de circonstances, partant de ma propre aventure et de quatre meurtres, dont deux, à neuf cents mètres de chez moi. Pur hasard, coïncidence, destinée… allez savoir ? C’est d’ailleurs, sur ces propres questionnements, que j’avais mis le point final à mon deuxième livre.

La dernière page tournée, la vie avait repris son cours avec, toutefois, quelques nuances. Le courrier d’admirateurs affluait de plus en plus. Les dédicaces se succédaient et, nouveauté… je recevais, par

1

mail, des messages où, visiblement, les gens me prenant certainement pour un Sherlock Holmes des temps modernes, accompagné de son fidèle docteur Watson, en la personne d’Alphonse, pensaient que nous étions capables de résoudre n’importe quel problème. Cela allait du chat, volontairement écrasé par untel, aux soupçons quant aux curieux comportements du voisin, en passant, par les traditionnelles lettres anonymes. Bien évidemment pour nous quatre, c’était des soirées à mourir de rire, sur Wanadoo.fr, face à une certaine forme de médiocrité humaine, révélée par quelques monumentaux « chef- d’œuvres » de courriers électroniques. De temps à autre, Alphonse ne manquait pas une de ses fameuses répliques :

Voilà… c’était à peu près comme ça tous les jours. Quant à nos

2

deux « flics » de choc, de la PJ de Saint Brieuc… je veux parler de l’inspecteur Maloudani et de son châtelain d’enquêteur Crevel, ils avaient repris, cahin-caha, leur petite routine et, eux aussi, pour reprendre mon expression, « s’ennuyaient à mourir ». Bilan : nous étions tous les six de véritables drogués, en manque de sensations, d’émotions fortes, de rebondissements, bref… sans jamais vraiment nous le dire, nous avions, tout simplement, besoin d’un coup aussi tordu à résoudre que celui de l’affaire de Ker Ascoat.

Comme je l’évoquais plus haut, hasard, coïncidence, destinée, bien que marquant un triptyque d’incertitudes dans nos deux aventures précédentes, révélaient toutefois, pour chacun de nous, une envie folle d’adrénaline… inexplicable ! Certes, tous vaquaient et acceptaient, sans rechigner, les servitudes du quotidien mais il était un fait certain : nous ne pouvions plus nous passer les uns des autres ! La marque de notre passé commun étant indélébile, il nous fallait cependant convenir que le temps allait permettre la dissolution de notre « singulière équipe ». Restait néanmoins, à jamais, une solide amitié et c’était l’essentiel.

L’individu a parfois trop tendance à se dire : «  Bah, après tout, je verrai bien de quoi demain sera fait ». Et bien parlons-en justement de ce fameux « demain », inconnu, bien réel, en qui tout semble possible. Le pénible, reste son déroutant imprévu. On voit ceci, on imagine cela, on espère, on projette, on calcule, on anticipe et paf… on a tout faux ! Un bémol, totalement parachuté dont ne sait où, vous tombe sur le coin du nez. Tenez par exemple, j’avais prévu avec Alphonse d’agrandir le hangar. La paille et le foin de la jument de Lazlo prenant trop de place, il nous fallait trouver un moyen d’y conserver un atelier assez grand pour pouvoir continuer à bricoler dans de bonnes conditions. Deux hectares à entretenir, dans ma propriété de Port Béni, ce n’est pas rien et cela suppose du matériel en rapport avec la superficie. J’étais toujours dans ma passion du dessin et, à cet effet, j’avais proposé à Alphonse un plan de restructuration du bâtiment. A un ou deux détails près, il m’en apporta son approbation. Quarante mètres carrés en plus… c’est toujours bon à prendre. Nous

3

avions passé une soirée, à établir la liste des matériaux dont nous avions besoin et comptions aller les chercher, le lendemain, chez « Gédimat » à Tréguier. Et bien non ! Le sort en décida autrement. Au moment où nous allions partir, mon père arriva, avec une tête que je ne lui connaissais pas :

Après bien des détours, nous arrivâmes tous trois, sur le lieu du petit souci de mon père. A sa place, j’aurais plutôt appelé cela, un gros problème : un manoir fin XVII ième, dominant le Trieux, entièrement tagué sur sa façade ! Implantée légèrement en contrebas de la route de Traou Nod, non loin de la chapelle de Goz Iliz, l’imposante bâtisse faisait face à la plage du Lédano, située de l’autre côté de la rivière, tout près du pont de Lézardrieux. Le : «  Alors… qu’est-ce que vous en pensez ? », sortit, inévitablement, de la bouche de mon père :

- … Le fils, que je suis, te dira que c’est un véritable massacre pour notre si belle région. Quant à l’ancien vendeur, que je fus dans ta société immobilière spécialisée pour la vente de ce genre de bâtiments, il pense qu’effectivement, si tu as un acheteur dessus, c’est de l’invendable dans un état pareil. Et toi Alphonse, tu en dis quoi ?

4

surface. Ceci dit, à première vue, c’est loin d’être des spécialistes !

Avec Alphonse, nous ne savions pas s’il fallait en rire ou en pleurer. En attendant, mon père était bel et bien dans la merde. Je lui posai une question :

De retour à Port Béni, mon père m’invita à venir consulter le dossier dans le bureau de sa « forteresse », comme je m’amusais, depuis tout-petit, à l’appeler. Située juste a cinquante mètres de chez-moi, elle m’avait vu naître et grandir derrière son impressionnant mur d’enceinte. Badauds, touristes et randonneurs tombaient tous en extase devant son imposante architecture typiquement bretonne, longeant la route menant directement à la cale de Port Béni, on ne peut l’ignorer.

Avec Lazlo, nous évitions, le plus possible, de rendre visite à mes parents et ce, pour une raison essentielle : à chaque fois, nous

5

repartions de chez eux avec le moral à zéro. Il n’est pas facile d’avoir un père et une mère, comme les miens, qui se font toujours la tête dans une forme d’indifférence commune… bonjour l’ambiance des jours de fêtes autour d’un repas familial ! Alors, nous avions trouvé la parade : c’est nous qui les invitions. Alphonse et Lili étant obligatoirement présents, au quotidien, l’un pour m’aider à entretenir mes deux hectares et l’autre pour la cuisine et le ménage… avec eux, nous étions tranquilles. A table, ces parents d’adoption mettaient de l’animation et notre petit bout de deux ans, Soha, par ses drôleries et sa constante joie de vivre avec Samba, notre Border Coolie du même âge, faisaient le reste. Ma mère supportait très mal l’alcool. Généralement, un apéritif et deux verres de bon vin suffisaient à lui tirer les pleurs de la Madeleine de Proust. Cette gaîté inversée, tout le monde l’attendait (surtout mon père), avec une certaine impatience. Plus elle pleurait et plus nous riions de la voir dans cet état. C’était un rituel qui permettait, à tous, de la voir enfin lâcher l’éternelle inexpressivité de son visage. Ce moment était une grâce du seigneur pour mon père, car il en profitait pour se resservir un ou deux verres de plus. L’alcool et les pleurs de maman aidant, il se métamorphosait en un humoriste n’ayant pas son pareil pour raconter des histoires, quelques peu coquines, voir carrément cochonnes.

Pour en revenir à des choses nettement plus sérieuses, mon père me fit un rapide briefing sur la situation :

6

- Bon… en attendant, j’ai pris bonne note de toutes tes précisions. Il ne me reste plus qu’à prendre rendez-vous avec Ismaël et Crevel, à la PJ de Saint Brieuc, et voir avec eux ce que l’on peut faire avec tout ça.
- Retour///... -