Faute de moyens, mes parents m’envoyèrent, par l’intermédiaire de la mairie de Bagnolet, en colo à l’Ile Oléron. Une horreur, ils vous foutaient à poil dès votre arrivée, vous piquaient vos fringues et vous habillaient de pied en cap comme des bouffons. Bleu pour les garçons, rose pour les filles et roule ma poule pendant trois semaines. Cette année là, je découvris avec un garçon, un peu plus dégourdi que moi, le grand art de la masturbation ( il le tenait de son grand frère). Les monos, un peu « sado » sur les bords, prenaient un malin plaisir à inventer de nouvelles tortures lorsque, selon eux, nous avions dépassé les bornes des conneries autorisées . A genoux, en rang d’oignon, les bras tendus avec un polochon à leurs extrémités, ils nous laissaient poireauter et souffrir pendant d’interminables minutes. Ce qu’ils aimaient le plus, c’était à peu près la même chose mais, les bras écartés, avec un botte dans chaque main. Les SS de la gestapo n’étaient pas tous morts. Le chemin du retour se fit, de nuit, en car. Mon enfer commença… je passerai les détails. Mais, une chose est certaine, ce trajet brisa, en mille morceaux, l’enfant plein de vie que j’étais. Au petit matin, à la descente du car, je n’avais qu’une seule et terrible peur, que mes parents rencontrent ou croisent, seulement d’un simple regard, le mono… curieusement le coupable c’était moi.
Il s’en passe de drôles de choses dans la tête d’un enfant de sept à huit ans. Un violent conflit me dévorait. D’un côté, je ne pouvais comprendre le geste de l’adulte et de l’autre, il m’avait donné une espèce de plaisir dont j’avais honte. Mon cerveau était en plein bordel, une chienne n’y aurait pas retrouvé ses petits. En attendant, j’ai mis plus de vingt cinq ans à le dire à mes parents. Pire que le choléra ou la syphilis, les images vous suivent partout et le souvenir vous remonte au moment où vous l’attendez le moins. Mortel. J’en bavais des ronds de chapeaux. A l’école, j’avais l’impression que tout le monde me montrait du doigt, je devenais soupçonneux et agressif. La joie, que l’on me connaissait, céda sa place à la peur, l’angoisse et la honte. Mes résultats scolaires en prirent un sacré coup. Longtemps, je me suis demandé si la guitare et mon envie de me montrer, seul, sous les projecteurs était un simple hasard ou la conséquence de ce misérable évènement. Mon travail maçonnique me permit de faire un point par rapport à cette question. Toutes mes émotions contenues, ne pouvant s’exprimer par les mots, trouvaient leur chemin à travers le son de ma guitare. Etre vu, seul, en concert sous les lumières, exorcisait l’impression d’avoir été observé de tous, dans le noir du car, sans que personne ne vienne à mon secours. « Coupable », ce mot était d’une puissance phénoménale pour moi. Huit lettres inscrivaient, dans ma chair, l’accusation irréversible, sanctionnée par des années d’enfermement sur soi même. Je m’interdisais la parole. J’aurais, certainement, sombré dans la folie si mes oreilles n’avaient pas entendu les quelques sonorités d’une guitare dans mon petit village de Louversey et si mes yeux ne s’étaient pas posés sur la petite classique, chétive, du Discobol à la gare Saint Lazare.