- Chapître I " L'agenda de port Béni " -

Boum, Vingt ans ferme ! Cela fait bientôt trois ans que Sandrine est morte.

J’ai lu le livre de sa mère, que rajouter de plus ? A sa place, on aurait tué ma fille, j’aurais peut-être fait la même chose : décrire son meurtrier comme le pire des monstres. Pouvais-je seulement imaginer la douleur d’une mère, le jour où ce mauvais coup de poing alla m’enfermer entre quatre murs. Un mètre quatre vingt trois pour quatre vingt deux kilos, autant dire un rhinocéros face à une gazelle… aucune chance ! Et pourtant, dix fois, vingt fois, je suis resté calme devant les crises d’hystérie de Sandrine. L’alcool et la cocaïne ne faisaient pas bon ménage chez elle. Ses insultes insupportables explosaient dans mes oreilles. Son petit mètre cinquante sept joignait les gestes à la parole. Allez expliquer cela à un juge, ça le fait sourire. Le mien, le juge Michaux, il m’en a mis pour vingt ans. Si rien arrive entre temps, je sortirai, à tout casser, vers cinquante cinq balais, effrayant !

Au début, c’est vrai, on s’amusait bien. L’immobilier marchait à

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fond, l’argent valsait à tout berzingue. Il faut dire que ce n’était pas des F4 de banlieue que l’on vendait mais des manoirs et des fermes typiquement bretonnes, sur la côte de granit rose. Rien en dessous de trois millions de francs. On avait une sacrée tactique : je faisais l’article auprès de la femme, pendant que Sandrine laissait quelques espoirs au mari. Avec ses vingt deux ans, ses yeux bleus clairs lui mangeant tout le visage, sa silhouette à damner un saint, quasiment à tous les coups, la vente était assurée.

Sandrine, je l’avais rencontrée à l’époque où je commençais à travailler, dans la société immobilière de mon père. Il finissait de m’apprendre les ficelles de son métier et voulait absolument que j’assure sa succession… je devais avoir vingt deux ou vingt trois ans, pas plus. Après la guerre de 40, tout était à reconstruire, ses parents s’étaient alors engouffrés dans le marché de l’immobilier. Pour une bouchée de pain, ils achetaient, dans le Trégor et le Goëlo, des maisons en ruines. Pas bêtes, ils les retapaient, vite fait bien fait, pour les louer ou les revendre. Ils étaient quasiment les seuls, dans la région, à avoir eu cette idée. En dix ans, avec leurs masures, ils avaient amassé assez d’argent pour envisager plus grand.

Mon père avait hérité de la bosse du commerce de mes grands-parents, mais pas de celle de leur bonhomie. Maniaque et autoritaire, un vrai mentor à la maison : la moindre contrariété le mettait hors de lui, j’en avais une peur bleue. A l’école, une seule note en dessous de quinze et j’avais le droit à son ceinturon de cuir. Il prenait tout son temps pour le défaire… le sadique. Cependant, il y avait un peu de justice chez lui, je recevais autant de coups que son propre barème de notation le permettait. J’avais intérêt à ce que l’écart ne soit pas trop grand. A table, pour m’apprendre à bien me tenir, il me mettait deux planchettes de bois sous chaque bras. Si par malheur, en découpant ma viande, j’en laissais tomber une par terre, son seul regard m’indiquait la punition et ses mots tombaient sur moi, comme une véritable sentence de mort :

- Tu peux aller dans ta chambre, tu as fini de manger pour la journée !

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Il ne supportait pas que je pleure : 

- Regarde le, une vraie femmelette, ce n’est pas un fils que tu m’as fait… une mauviette oui ! Disait-il à ma mère.

J’avais, comme pas mal d’enfants, une peluche. La pauvre, à défaut de pouvoir me rebeller contre mon père, elle en prenait plein son grade. Un jour, pendant que je la martyrisais, il est entré dans ma chambre. Je ne sais pas comment il s’y était pris, je ne l’avais pas entendu ouvrir la porte. Généralement, toutes les raclées, que je donnais à mon nounours, étaient précédées par une imitation de celui-ci, dans ses terribles moments de colère. Sa lourde présence, derrière mon dos, me fit sursauter de terreur. Je me retournai. Ses yeux noirs, enfoncés sous ses épais sourcils, me firent envisager ma dernière heure. Dans ma tête, tout se bousculait : depuis combien de temps était-il là ? Avait t-il tout entendu ? Que va t-il me faire, cette fois ci ? … Rien ! Curieusement, sans un mot, il repartit. Je crois que ce fut pire que si il avait joué du ceinturon. Je n’aimais pas chez lui son côté un peu pervers. Pendant qu’il mangeait tranquillement, en faisant mine de rien, je sentais sa présence jusque dans mon assiette. A croire qu’il le faisait exprès pour que je fasse une erreur.

J’aimais dessiner. Je le faisais en cachette, le soir dans ma chambre. J’attendais, en retenant ma respiration, que le silence prenne place dans la maison. Alors, à la lueur de ma lampe de chevet, recouverte d’un mouchoir pour que la lumière ne soit pas perceptible de l’extérieur, je m’abandonnais, pendant des heures, à ma passion. Mis à part mon lit, une armoire, une chaise et un bureau pour y faire mes devoirs, il n’y avait pas grand chose d’attractif comme sujet de dessin. De temps à autre, je chipais bien une pomme dans la cuisine mais, trop souvent, elle finissait dans mon estomac avant d’avoir été immortalisée sur ma feuille de papier. Pendant les vacances scolaires, mon père m’emmenait voir les belles bâtisses qu’il avait en vente. J’adorais leurs vieilles pierres, elles devinrent ma spécialité pour mes croquis. Avec lui, ce genre de sortie prenait toujours des allures de visite de musée. Tout y passait, du début de la construction jusqu’à la dernière restauration. A chaque fois, j’avais droit au même sermon :

 

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- Bon, écoute attentivement et fais attention où tu mets les pieds… Regarde là, tu vois ce n’est pas d’époque, le toit est en  lause , ce n’est pas de l’ardoise du pays. Fais bien attention aux traits de Jupiter qui encastrent, comme dans un fourreau, le manteau de granit de la cheminée, il est d’origine. L’escalier a été restauré et il est en châtaignier.

Pour m’amuser, au retour dans la voiture, je répétais dans ma tête, mot à mot, son laïus. A force, je finissais par connaître par cœur ses expressions et les caractéristiques de l’architecture bretonne. Je dois dire qu’il en connaissait un rayon. Il était tellement calé sur le sujet que les experts venaient le chercher quand ils avaient des doutes.

Il travaillait uniquement par téléphone et carnet d’adresses. A peu de chose près, il savait exactement à qui il allait vendre, avant même d’avoir signé l’exclusivité avec le propriétaire. Les futurs acquéreurs étaient loin d’être n’importe qui. De gros industriels, des artistes, des riches bourgeois constituaient l’ensemble de sa clientèle. Essentiellement, le bouche à oreille et la discrétion étaient les seuls mots d’ordre retenus pour ses affaires ; à la maison, impossible d’obtenir la moindre information sur les transactions et l’origine des acheteurs. Maniaque, ah oui, je peux dire qu’il l’était ! Personne n’entrait dans son bureau, tout juste la femme de ménage, et encore, en sa présence : lui seul en possédait la clé. Il n’oubliait jamais de vérifier, à deux fois, si la porte était bien verrouillée.

J’aimais bien notre maison, une vraie forteresse ! Sur trois étages, elle dominait tout  Port Béni . Paraît-il que, dans le temps, le curé y avait sa chambre, c’est pour cette raison, selon les vieux du coin, que l’endroit s’appelle ainsi. Il m’a fallu atteindre mes onze ans pour que je puisse ouvrir et refermer, tout seul, l’immense portail. Un mur d’enceinte, épais d’un mètre vingt sur trois de haut, rendait la demeure complètement inviolable. Lorsque je rentrais de l’école, la première chose que j’apercevais, était son immense tour d’angle. De guingois, renflée à la base, surmontée de son toit, elle me faisait penser à un énorme champignon. J’adorais monter tout en haut. Par

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temps dégagé, je pouvais voir La Corne et, étalées derrière, les landes de l’île d’Er… c’était le top quand il passait d’imposants voiliers ! Je pouvais rester des heures à les regarder descendre ou remonter l’embouchure du Jaudy.

L’été, ma mère m’emmenait jusqu’à la grève. Quatre cents mètres nous séparaient du bord de l’eau. A notre arrivée, que de la caillasse, bonjour les pieds ! A marée basse, il fallait attendre des heures que la mer remonte. Bien souvent, après une très longue attente quand, par bonheur, elle devenait enfin haute, il se mettait à tomber des hallebardes. Evidemment, ma mère oubliait toujours le parapluie. On ne se parlait pas beaucoup. Perdue dans ses pensées, j’aurais pu me noyer que je ne sais même pas si elle s’en serait aperçue.

M’aimait-elle vraiment ? J’en doute encore. Je ne la vis qu’une seule fois au cours de mon procès, pour le rendu du jugement définitif. J’aurais pu dire, à sa place, les mots qui généralement accompagnaient son regard dépourvu de toute expression : 

Une vraie statue de marbre, froide comme un glaçon et toujours tirée à quatre épingles. J’avais, tout juste, le droit de me tenir à côté d’elle au marché. Si par malheur, je rencontrais des copains d’école, je faisais celui qui ne les connaissait pas. Je détestais le sourire caricatural qu’elle décochait à l’intention des dames de la haute société du village. C’était l’horreur quand elle rencontrait la femme du maire ou du pharmacien, il y en avait pour deux heures. Elle ne faisait pas grand chose à la maison ; la cuisinière et la bonne s’occupaient de tout. Commander ça, par contre, elle savait le faire: 

- Cent fois je vous ai dit que ce vase ne se rangeait à cet endroit !

- Faîtes bien attention de ne pas laisser de traces sur le marbre de la desserte !

Entre mon bourreau de père et ma mère absente, heureusement, il y avait Lili, la championne du monde du steak haché frites et du veau Marengo. J’étais souvent dans ses jambes, à la cuisine. Elle me disait avec un air pas content : 

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-  T’as pas un peu fini de m’ennuyer !  et la seconde d’après, elle me prenait sur ses genoux, en me serrant très fort.

Elle ne rata aucune des nombreuses audiences, au palais de justice. Au fond de ma cellule, ses lettres m’apportent, régulièrement, un énorme soutien moral. Sans l’excuser totalement, elle comprend mon geste envers Sandrine. Elle trouve tout de même, comme de nombreux journaux, la peine de prison un peu lourde. Ici, les steaks ne ressemblent en rien à ceux de Lili. Bien souvent archi-cuits, ils sont servis, sans aucune délicatesse, par les prisonniers. Avec Alphonse, c’est tout de même mieux quand il est de service.

Un vieux de la vieille, cet Alphonse, trente ans incompressibles pour braquage et meurtre d’un couple de riches commerçants niçois. A cinquante huit ans, il a déjà passé presque la moitié de sa vie en prison. Aussi haut que large, personne ne vient l’ennuyer. Contrairement à ce qu’il est dit à l’extérieur, il y a des types, certes qui sont loin d’être des enfants de cœur mais alors, d’une culture… pas croyable ! P’tit-Chose, mon compagnon de cellule ( on lui a donné ce surnom, parce qu’il demande toujours quelque chose à tout le monde ), son truc c’est l’informatique. Depuis quelque temps, je me suis mis à l’histoire de l’art. Je ne sais pas ce que je vais en faire, mais cela m’aide beaucoup. Peut-être vais-je reprendre le dessin ?

Sandrine m’obsède, c’est sûr… mais je ne veux pas sombrer dans le remord. Un coup malheureux, instantané, sans l’ombre d’une préméditation et un coin de la table basse pour réceptionner sa tête, dans sa chute : c’est tout ce que je veux retenir. Les tords, les raisons, les avocats des deux parties se sont bien chargés de les défendre, à tour de rôle. Ce qui était juste ou pas juste de faire… ? J’ai ma conscience et, elle est assez lourde comme cela. Une chose est certaine, c’est la seule fois de ma vie où j’ai osé frapper quelqu’un.

A l’âge de dix huit ans, j’avais gardé le côté solitaire de mon enfance. Mes copains d’école avaient grandi et j’avais bien du mal à être aussi décontracté qu’eux. Ce n’était pas l’envie qui m’en manquait mais j’avais toujours l’impression d’être continuellement surveillé, épié, dévisagé de la tête aux pieds. Je faisais pourtant des

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efforts. J’utilisais les mots à la mode, je portais des vêtements branchés pour essayer de me rendre un peu moins austère. Rien y faisait, je ne me sentais pas plus cool. Mes copains s’en rendaient compte mais, pour eux, cela ne semblait pas avoir grande importance ; à croire qu’ils devinaient mon genre de vie à la maison. Peut-être en avaient-ils connaissance par Lili ou bien la bonne ? Il faut dire que de m’avoir comme copain d’école, avait apporté à certains l’assurance de bonnes notes. Gentil de nature, je n’hésitais pas à me laisser copier en classe. A la récré, je refaisais même les cours pour tous ceux qui le désiraient. Le ceinturon de mon père devait, certainement, être pour quelque chose dans mes bons résultats. Premier de la primaire jusqu’à la terminale, tout le monde est copain avec vous si vous refilez des tuyaux. Malheur à qui venait me chercher des poux dans la tête, il se retrouvait, en un rien de temps, avec quatre ou cinq gars sur le dos. A dix sept ans, j’obtins le bac S avec la mention très bien. Math sup et une école de commerce finirent par convaincre mon père que je ne devais pas être aussi stupide qu’il le pensait. Je n’ai jamais osé m’opposer à sa volonté… pourtant, j’aurais aimé faire les beaux arts.

Jusqu’à la fin de mes études, je n’aimais rien d’autre que ma presqu’île Sauvage et Saint Brieuc. Cette ville était, pour moi, le centre du monde. De sa grande baie à la plus petite de ses ruelles, je connaissais tout par cœur. Je m’y promenais seul, en emmenant tout le temps de quoi dessiner. Je croquais, en l’accompagnant de légendes, tout ce qui me tombait sous la main. En cinq années, j’ai dû réaliser l’équivalent d’une bonne dizaine de carnets. A l’époque j’étais un fervent admirateur des carnets de voyages d’Yvon Le Corre, un peintre très connu dans la région. P’tit-Chose est toujours en admiration devant mes dessins quand il les regarde. A force de les feuilleter sans cesse, il va finir par les connaître mieux que moi. Il me dit souvent que je me ferais un max de pognon si je les publiais. Après tout, pourquoi pas ? Peut-être qu’un jour, je me déciderai à tenter ma chance auprès d’un éditeur. En prison, tout est possible, sauf la liberté de mettre le nez dehors.
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