Il ne se passa pas plus d’un mois pour que l’on m’expédie chez mon grand- père maternel, à Choisy-le-Roi. J’avais fait mes premiers pas dans cette maison, nichée au fond d’un jardin laissé à l’abandon. La voie de l’Epinette, où elle se situait, conduisait directement à la Seine. La centrale électrique, juste en face, ronronnait de toutes ses turbines, pendant que, derrière, éclataient de temps à autre des bombes de la seconde guerre mondiale : c’était un centre de déminage. Je retrouvais la vieille cuisinière de ma grand- mère, l’eau glacée au robinet et les latrines en bois à l’odeur de station d’épuration.
La figurée chambre où je dormais n’était pas sans me rappeler quelques mémorables souvenirs de petite enfance.
Les murs de la pièce me semblaient encore rire de ces scènes atypiques lorsque le soir, installé dans mon lit, je les contemplais dans la pénombre. Tous les objets, s’y trouvant, n’avaient quasiment pas bougé. La poussière avait su en conserver, aussi, la précieuse mémoire. Dans un coin un peu plus sombre, la guitare de mon oncle était la seule présence qui ne m’était pas familière. Je ne l’avais jamais remarquée auparavant. Des toiles d’araignée lui donnaient un air plutôt fantastique, et je n’étais pas spécialement hardi pour affronter les monstres poilus qui avaient élu domicile, entre ses cordes.
Le bouleversement fut si puissant que, du coin du mur à mon lit, la guitare ne mit pas deux minutes pour y arriver, nettoyée de ses toiles et délogée de ses habitants.
Je n’avais jamais posé les doigts sur un instrument de musique. Cette guitare, que les nombreux voyages de trimardeur de mon oncle avait rendu « Djangonisante », était, à première vue, restée intacte. Le pan coupé de sa table d’harmonie lui conférait un swing naturel. Je sus, plus tard, qu’elle appartenait à la famille des guitares dîtes « manouche ». La rouille avait fini par tuer ses chanterelles mais ses graves, malgré une importante oxydation, semblaient avoir mieux supporté les affres du temps. Les premiers contacts furent très rudes pour le bout de mes doigts.
Sans connaissance, ni référence, j’hésitais à l’aborder, elle m’impressionnait. Le peu que je savais était issu d’un tâtonnement où, seule, mon oreille vérifiait la justesse des quelques riffs que j’improvisais. Muni d’un petit carnet et d’un crayon, j’arpentais les vitrines que je découvrais dans Paris ; leurs affiches étaient devenues, pour moi, une collecte très précieuse. Souvent elles vantaient la publicité de marques de guitares classiques, folks et électriques. Les guitaristes photographiés tenaient, pour l’occasion, des positions d’accords sur le manche. Je les reproduisais avec beaucoup de minutie et les classais par ordre de difficultés croissantes. Par simple mimétisme, j’appris ainsi mes premiers accords, leurs noms me restaient cependant inconnus.