Il y a, parfois dans la vie, des lumières qui vous arrivent, d’un seul coup, en pleine tronche. La guitare de Narcisso Yepes fut, pour moi, l’apparition de la Sainte Vierge. Confortablement assis, les premières notes de son concert venaient de me transformer en Bernadette Soubirous. Il avait entre les mains, une guitare dix cordes nylon, son manche était d’une largeur incroyable. En le regardant jouer, je me mis à penser au ridicule de son jeu. De temps à autre, il allait bien chercher, avec son pouce, les basses rajoutées et plaquer une ou deux notes, par ci par là, vers le haut de son énorme manche mais… cela me semblait du bluff. Si j’avais une telle guitare, montée avec des cordes en acier, en utilisant la technique du picking, je la ferais sonner cathédrale sur toute la largeur de son manche. Bingo ! la vision ne me quitta plus une seule seconde.
Piano Anders était un magasin très dynamique et surtout très commerçant. Les vendeurs sympas, en accord avec les patrons, me donnaient dix pour cent sur tout le matériel dont j’avais besoin. A chaque achat, pour moi-même ou pour mes nouveaux élèves, dix points tombaient dans ma poche. Les débutants contents d’avoir une bonne petite guitare, tout le monde y trouvait son compte. Le cumul me permit d’acheter mon premier ampli : un Gibson Lab série à lampes et transistors, une vraie petite merveille ! Le seul inconvénient, sa puissance ! Cent watts combo dans un appart, ça ne le fait pas du tout, alors le week-end, j’allais décrasser les oreilles des vaches dans l’étable du beau-père. Il paraît, qu’à l’époque, on m’entendait à plus d’un kilomètre.
Un jour, en allant chez Anders chercher des pédales d’effets pour compléter mon ampli, je leur demandai l’adresse d’un luthier, sur Paris, susceptible d’être intéressé par mon projet de dix cordes acier. Je vis leurs prunelles s’agrandir au fur et à mesure de mes explications : « T’es complètement cinglé ! Mais, vas voir Favino, à vous deux vous ferez la paire, il est aussi timbré que toi ! », telle fut la réponse.
Favino avait son atelier du côté de Barbès. J’ai bien du tourner dix fois avant de le trouver. Situé dans une petite cour intérieure, un étroit escalier en colimaçon y conduisait. Sa soupente tout en verrière, donnant sur les toits du vieux Paris, avait gardé des allures de Belle Epoque. Bruant, Lautrec et la Goulue semblaient y avoir passé quelques joyeuses fêtes. La pièce était petite et le Gaudin, planté sur le plancher, emmenait ses tuyaux jusqu’au faîtage. Je respirai les effluves des essences des bois avec la joie d’un nourrisson tétant le sein de sa mère. Je vis Favino père en premier. Il avait pris sa retraite mais continuait, néanmoins, à venir de temps à autre voir le travail de son fils Jean-Pierre. Favino fils arriva, le sourire tiré jusqu’aux oreilles. Ses cheveux bouclés, ses petits yeux noir ébène lui donnaient un air espiègle. Mon Ovation en mains, je tentais, tout en jouant, de le convaincre…il fut convaincu. Le travail était ardu, il fallait concevoir les plans du prototype et choisir les bons bois pour ne pas se planter. La tension, infligée au manche, par quatre cordes supplémentaires à la normale, posait le problème essentiel, qui plus est… des cordes en acier ! Le mariage des veines des bois du manche et de celles de la caisse de résonance ainsi que le choix des contres forts étaient fondamentaux, sinon bonjour le manche ! Yepes avait eu l’idée, pour des raisons de tessiture, de rajouter des basses à la traditionnelle guitare classique. L’instrument, ainsi conçu, se rapprochait des possibilités de l’étendue des gammes d’un piano. Mon idée était de ne pas partir de l’accordage de base mais de mixer les dix cordes. Favino, dans un bout de bois brut, m’avait taillé la largeur voulue du manche. Cette ébauche permettait d’habituer mes doigts à de plus grands écarts. Entre Jean-Pierre et moi, une étroite collaboration dura pendant presque un an. En juin 1984, la dix cordes sortit de son atelier. Ce fut le coup de foudre ! Le génie de l’artiste venait de frapper. En cèdre rosé de Rio, avec sa touche du plus pur ébène, elle était splendide !